samedi 18 novembre 2017

La disparition de Josef Mengele et L'ordre du jour

Méfiance, l'homme est une créature malléable, il faut se méfier des hommes. C'est par cette phrase que s'achève le Prix Renaudot 2017 d'Olivier Guez, "La disparition de Josef Mengele", roman qui retrace les années de clandestinité  de "l'Ange de la mort", le médecin-chef d'Auschwitz, de son arrivée à Buenos Aires le 22 juin 1949 à sa mort par noyade, trente années plus tard, le 7 février 1979, à Batioga, dans l'océan Atlantique. Traqué, il le fut par le Mossad et les chasseurs de nazis, mais sans doute bien plus par ses propres fantômes, les milliers de femmes et d'hommes qu'il a envoyés à la mort et sur lesquels il a pratiqué des expériences épouvantable qu'il a toujours justifiées au nom d'une raison supérieure, d'un devoir sanitaire, afin de préserver la race blanche - et particulièrement germanique. L'un des mots qui traverse le roman est "complicité".

mardi 14 novembre 2017

Les mondes flottants

"Hélas, votre poème n'a pas été retenu dans cette sélection" (des 10 poèmes sur 600 reçus).
Concours de poésie Biennale d'art de Lyon + Télérama
Il s'agissait d'un sonnet aux formes imposés (2 quatrains et 2 tercets et tout ça rimé !).

Alors, il ne me reste plus qu'à le mettre ici (il y aura bien quelques amateurs) :

                                             

                                                           Mondes flottants

Mondes flottants, archipels aux îles sécrètes
Que le parfum d’une caresse dans l’écharpe du vent,
L’écriture d’un cordon d’écume sur le corps d’un enfant,
Dessinent chaque jour au tympan de nos mémoires défaites.

Ne vois-tu pas, étranger, le mendiant sous le blafard des néons,
Une herbe folle au défi du macadam,
Dans la foule autiste, la ballade tragique des armes,
Et l’albatros qui fuit l’exil des illusions ?

Mondes flottants des radeaux à la mer,
Des hordes barbares barbelées aux frontières,
Mondes flottants tout entier dans cette goutte de rosée

Que le soleil habille, fragile comme un murmure,
Comme l’amour, ce pauvre amour, amour impur,
Qui toujours s’invente aux effluves de nos rêves d’éternité.


PS : J'en profite pour remercier les irlandais qui sont toujours mes plus fidèles lecteurs ... (mais pourquoi les irlandais ?)

vendredi 10 novembre 2017

The girl in "Bird on the wire" (Suite)

Merveille d'internet ! Cet appel posté sur le site de Cohen a trouvé un écho puisque l'un des internautes m'a transmis le nom de cette jeune femme.
Il s'agit de l'actrice allemande Doris Kuntsmann.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Doris_Kunstmann

Virée au Plateau de Saclay

Tour-radar. Barthélémy-Grinio
Prototype façade ENS. RPBW

Escalier cheminée technique. Institut Photovaltaïque. JP Pargade
Escalier secondaire. Ecole Centrale. OMA
Façade extérieure. Ecole Centrale. OMA

Pignon. Logements Ecole Centrale. LAN


jeudi 9 novembre 2017

C'est bon de se retourner. On sait jamais : on peut être suivi !

Il y a 8 ans (déjà) je commettais cet abus.


 dimanche 8 novembre 2009


Sondage extraordinaire


Le samedi, nous révèle un récent sondage d'IPOS paru dans le JPD du week-end, est traditionnellement réservé chez 90% de nos compatriotes au sport, au bricolage ou bien aux courses en supermarché.
Le sondage avait pour objet de s'intéresser à ce à quoi peut s'occuper les 10% des français qui, le samedi, ne poussent pas leur caddie en survêtement, avec une trousse à outils dans la main, entre les gondoles d'une grande surface. Et là, on apprend des choses extraordinaires.
1) Une courte majorité fait l'amour (52%) - ou tente de s'y employer - avec un ou une partenaire légitime ou, mieux et plus téméraire, prétexte un impératif nettoyage de leur voiture voire une vidange - "mais chéri, tu l'as déjà lavé il y a deux jours !", "oui, mais, chérie, je n'ai pas fait l'intérieur !" -, pour aller se vautrer dans la fornication
2) Près d'un quart (23%) joue à la "Gameboy" (ou équivalent), et ce, plus de 5 heures dans la journée ; le sondage nous précise utilement qu'il s'agit d'une population à prédominance masculine, qui ne rechigne pas à regarder un match de football jusqu'au coup de sifflet final, une bière dans la main gauche et l'autre main dans le pantalon, et qui a voté majoritairement pour Mr. Sarkozy au dernières élections présidentielles (pire : serait prête à recommencer !)
3) 17% (c'est fou !) vont, une ou plusieurs fois dans la journée, sur les ponts qui enjambent les autoroutes pour compter les voitures qui passent, en faisant "coucou" aux automobilistes ; le sondage nous enseigne que certains - heureusement une minorité - par dépit de ne pas recevoir de réponses en retour, s'emploient à déposer sur la chaussée des rails de train ou des blocs de béton de plusieurs tonnes, ce qui leur prend un certain temps et déborde fréquemment sur leurs activités du dimanche
4) 5% s'adonnent à la lecture - et encore, quelques uns (85%) ne jurent que par Marc Levy et Frédéric Musso (ces derniers pourraient assez logiquement être classés avec les intoxiqués de la "Gameboy")
5) Un nombre très réduit de nos concitoyens (0,5%) se tape une tête de veau sauce gribiche légèrement tiède arrosée d'un Sancerre amical, voire d'un Saint-Joseph (le sondage est assez intéressant sur ce point car il constate que la France est une fois de plus divisée entre les partisans d'un vin de Loire avec la sauce Gribiche, et ceux qui ne jurent que par les Côtes du Rhône ; c'est un sujet qui fera débat et sera vraisemblablement tranché à l'issue de la consultation sur l'identité nationale ; merci Mr Besson)
6) 2,5% "ne sait pas" ou "refuse" de répondre à ce sondage faisant référence à un texte de Bourdieu paru en 1972 sur la question des sondages (des vrais têtes de lard !)
7) Enfin, 3 sondés prétendent faire l'amour tout en se tapant une tête de veau sauce gribiche, et ce, assez régulièrement ; ils pensent même monter un club !

Conclusion : si vous avez été intéressés par ce sondage, c'est que vous êtes vraiment des amis sincères ; ou bien, il est probable que vous faites partie de la minorité de personnes qui prennent le temps de glander et qui, étrangement, est passée sous silence dans ce sondage national réalisée auprès d'un échantillon de 980 personnes supposées saines d'esprit, entre le 3 et le 7 octobre dernier, par l'Institut IPOS pour le JPD.

"Les Damnés" d'après Luchino Visconti à la Comédie Française

Couronné par l'Oscar du meilleur scénario en 1969, "Les Damnés" de Visconti - monument du 7ème art - a été monté au théâtre par le réalisateur belge Ivo van Hove et présenté en ouverture au Festival d'Avignon l'an dernier. S'attaquer à un tel chef d'oeuvre peut paraître insensé. Le pari est réussi au-delà de tout espoir : cette pièce est absolument remarquable tant dans la prodigieuse mise en scène dans laquelle la caméra sublime les scènes, va au plus près des visages et des corps, que dans le jeu des acteurs, totalement envoûtés par leurs personnages. La musique d'Eric Sleichim participe à forger ce 7ème cercle de l'Enfer.
Cette véritable tragédie - la folie du nazisme et le déchaînement de cruautés qu'elle a engendré - appartient-elle au passé ou notre pitoyable démocratie n'est-elle pas prête à en engendrer une nouvelle, fondée sur nos lâchetés, nos compromissions, nos égoïsmes ? C'est un des messages essentiels de cette pièce, qui fait oeuvre à son tour - et date - sous les lambris de la désormais plus très convenue "Comédie Française".
Résultat de recherche d'images pour "les damnés comédie française"

The girl in "Bird on the wire" le film de la première tournée de Léonard Cohen

In the film "Bird on the wire", recently broadcast on ARTE on the occasion of the first anniversary of Leonard Cohen's death, several scenes are extraordinary. One of them shows a young crazy charming woman who managed to enter the singer's box and, finding himself in front of him, does not really know what to say when she has, it is obvious, a crazy desire to spend time with him. Cohen is not insensitive to the so beautiful charm of this young woman with doe eyes deploys but he is trapped in the world around him. The young woman asks him if he plans to go to another place tonight for a drink or maybe more. Cohen tells her that it's not easy to flirt with a young woman in front of the camera. She does not understand at the moment, then when she understood, it made her laugh. Another or two ambiguous exchanges and Cohen puts an end, carefully, to this reciprocal love court saying that he would like to have a drink with her, but not tonight. The young woman leaves the box, certainly a little disappointed that his dream of spending the evening (the night?) with Cohen cannot be fulfilled, but certainly also with the memory of this platonic love relationship but a very great beauty.
I would like to meet this young woman and write about her, this moment in life, what she has become, if she has always been in love with Cohen, etc.
If you have the means to help me find it, let me know by this blog.
Sincerely



Dans le film "Bird on the wire", récemment diffusé sur ARTE à l'occasion du premier anniversaire de la mort de Léonard Cohen, plusieurs scènes sont extraordinaires. L'une d'entre elles montre une jeune femme au charme fou qui est parvenue à entrer dans la loge du chanteur et, se retrouvant face à lui, ne sait plus trop quoi dire alors qu'elle a, c'est une évidence, une envie folle de passer du temps avec lui. Cohen n'est pas insensible au charme fou que cette jeune femme aux yeux de biche déploie mais il est pris au piège du monde qu'il y a autour de lui. La jeune femme lui demande s'il compte aller dans un autre endroit ce soir, pour boire un verre ou peut-être davantage. Cohen lui dit que ce n'est pas facile de draguer une jeune femme devant la caméra. Elle ne comprend pas sur l'instant, puis quand elle a compris, ça l'a fait rire. Encore un ou deux échanges ambigus et Cohen met un terme à cette cour réciproque en lui disant qu'il aimerait beaucoup boire un verre avec elle, mais pas ce soir. La jeune femme quitte la loge, certainement un peu déçue que son rêve de passer la soirée (la nuit ?) avec Cohen ne puisse s'accomplir, mais certainement aussi avec le souvenir de cette relation amoureuse platonique mais d'une très grande beauté.
J'aimerais beaucoup retrouver cette jeune femme et écrire sur elle, cet instant dans la vie, ce qu'elle est devenue, si elle a toujours été amoureuse de Cohen, etc.
Si vous avez le moyen de m'aider à la retrouver, faites-le moi savoir par ce blog.
Sincerely

mardi 31 octobre 2017

Mariage en douce d'Ariane Chemin

Très belle promenade littéraire en compagnie de ce couple mythique des années 60, Jean Seberg et Romain Gary, l'actrice de la Nouvelle Vague et l'écrivain aux multiples personnalités, qui se marièrent quasi-clandestinement en Corse dans le village de Sarrola ce 16 octobre 1963 ; elle a presque 25 ans, il est dans sa cinquantième année. Il sont tous deux des déchirés de la vie que la mort rattrapera tragiquement moins de 20 ans plus tard - une bouteille de whisky dans le corps pour elle, une balle dans la bouche pour lui.
"A force de rêver sa vie il devient le songe de la vie."


mardi 1 août 2017

Chicago 1 Aqua Tower, Trum Tower, et Piano vs Gehry

Article paru en juillet 2012 ; il y a 5 ans déjà !

Je suis allé une première fois à Chicago il y a 4 ou 5 ans. Cette ville a une histoire formidable, et tient une place particulière dans celle des Etats-Unis. C'est un mythe à elle seule : colonisation, prohibition, industrie, lutte raciale, émeutes, incendie, reconstruction, ... Et puis, c'est la ville de l'actuel Président Obama ! On ne peut aller à Chicago sans avoir à l'esprit toute cette histoire invraisemblable qui parcourt seulement 4 siècles. La proximité immédiate du Lac Michigan, qui ressemble à une mer, confère à Chicago un horizon supplémentaire. Les rives du lac longées par une très longue piste cyclable appellent à la promenade. Un peu comme New-York avec Central Park, Chicago dispose de son parc urbain, le Millénium, bordé d'immeubles qui semblent écrire toute l'histoire des buildings américains. C'est un lieu extrêmement important ; il accueille de nombreuses manifestations culturelles sur sa très grande pelouse face à la fleur de métal de Gehry.
Pavillon de la Musique Pritzker
Récemment le skyline du Millénium s'est enrichi d'une tour stupéfiante : l'Aqua Tower.
Aqua Tower
Jeanne Gang
Son architecte est une femme, Jeanne Gang ; belle et élégante, elle a communiqué cette beauté et cette élégance à son oeuvre de 250 m de hauteur. La lumière créé sur son enveloppe qui ondule à la façon d'un tissu très léger ou comme, précisément, une multitude d'ondes à la surface de l'eau, un chatoiement insaisissable, jamais identique, toujours étonnant. Elle s'est très probablement inspirée de ces rochers ou ces falaises composés d'une alternance de couches horizontales de roches dures et de roches plus tendres, dont la surface a été sculptée par le vent ou l'eau, et qui ressemblent à des mille-feuilles.
Trump Tower
La Trump Tower avec ses 357m, et qui a été achevée en 2009, bénéficie d'un positionnement extraordinaire sur la Chicago River, entre le sublime monolithe noir de Mies van der Rohe (IBM Building)
IBM Building
et le Wrigley Building aux allures de Giralda. Commandée par le célèbre promoteur dont on connait le goût plutôt prononcé pour le clinquant et tout ce qui "en jette", le résultat aurait pu être terrible. Il n'en est rien (comme d'ailleurs la Trump Tower de New-York qui, de l'extérieur, est plutôt réussie), et il faut sans doute rendre hommage ici à la fameuse agence d'architecture SOM (la même que celle du plus haut bâtiment au monde, la Burj Khalifa à Dubaï avec ses 838m) qui en est le concepteur.
Renzo Piano, l'architecte de Beaubourg (avec Richard Rogers), du musée Tjibaou en Nouvelle Calédonie et du futur (?) TGI de Paris, a dessiné l'extension de l'Art Institute of Chicago, qui abrite l'une des plus belles collections de peinture impressionniste au monde (après Orsay et le MET de NY).

Extension de l'IAC
Le bâtiment de Piano est comme toujours : élégant, précis, métallique, clair, ordonné. Les escaliers suspendus sont parfaitement dessinés. Mais on peut regretter la trop grande répétition de modules élémentaires, la surabondance de ces tiges et de ces petites fermes métalliques dont la succession créé une impression de procession statique très froide. Et même si le parquet en bois et la lumière naturelle parfaitement contrôlée viennent un peu réchauffer les espaces, l'émotion est difficile à trouver. Piano s'est-il employé à prendre le contrepied de l'exubérance des oeuvres de Gehry toutes proches ? Peut-être, car c'est également l'impression que donne sa passerelle qui relie le Millénium au musée : d'une rectitude et d'une blancheur absolue, quand la passerelle BP du canadien semble se complaire à se perdre en volutes paresseuses.

Chronique parue dans le N° d'ArchiSTORM de juillet-aout 2017


Le problème technique (Mythologies et paradoxes)


Au-delà de la figure de l’« Ingénieur », c’est l’idée de progrès technique qui est interrogé.

« C’était un de ces ingénieurs qui ont voulu commencer par manier le marteau et le pic, comme ces généraux qui ont voulu débuter simples soldats.(…) Véritablement homme d’action en même temps qu’homme de pensée (…) très instruit, très pratique (…) c’était un tempérament superbe, car, tout en restant maître de lui, quelles que fussent les circonstances, il remplissait au plus haut degré ces trois conditions dont l’ensemble détermine l’énergie humaine : activité d’esprit et de corps, impétuosité des désirs, puissance de la volonté. »
Cette description de Cyrus Smith, l’ingénieur démiurge de L’île mystérieuse de Jules Verne, prête à sourire tant elle apparait aujourd’hui éloignée des modèles susceptibles de galvaniser les foules. Au-delà de la figure elle-même de « l’Ingénieur », c’est aussi l’idée de progrès, et de progrès technique en particulier qu’elle interroge.
C’est précisément le thème du numéro d’avril-mai de la revue Esprit qui regroupe, sous le titre « Le problème technique », plusieurs contributions de philosophes et d’universitaires dont cette chronique se propose de faire l’écho.

Jean Viouliac[1], dans son texte « L’émancipation technologique », nous rappelle que « La technique ouvre à l’homme l’espace de sa liberté et celle du progrès », et qu’elle « définit la position fondamentale de l’humanité au sein de la nature. » C’est pourquoi, contrairement aux classifications sommaires courantes, « la question de la technique relève de la philosophie», écrit-il. Il en veut pour preuve Aristote, Descartes ou Freud qui se sont inspirés dans leurs théories des modèles techniques de leur époque. Mais ce qui caractérise la nôtre, pour Jean Vioulac, c’est que « l’invention technique est directement fondée sur l’élaboration théorique » et non plus sur la pratique. Ce qui a pour conséquence de diminuer la capacité de décision de l’homme du fait du « transfert dans la machine des capacités intellectuelles propres à l’être humain. » On pense ici au pouvoir des « fameux » algorithmes ou aux objets connectés, qui, de la sphère financière à celle de la consommation quotidienne, conditionnent ce qu’il faut bien nommer nos « pulsions » individuelles.

« Après tout, nous avons toujours tout trouvé. »

« Après tout nous avons toujours tout trouvé », écrit Philippe Bihouix[2] avec ironie dans les premières lignes du «Mythe de la technologie salvatrice ». L’ingénieur qu’il est s’interroge sur la capacité de notre monde, face aux dangers de tous ordres qui le menacent (réchauffement climatique, pollution, surpopulation, pénurie de matières, …), à « sortir par le haut » via l’innovation technologique. Mais pour lui, il est illusoire de penser que la « croissance verte » et les promesses du numérique vont venir nous sauver car « Le progrès dans sa version « techno-solutionniste » nécessite de puiser dans des ressources rares, dont la transformation est énergivore et le taux de recyclage extrêmement faible. » Il milite ainsi pour « une voie de transition post-croissance, vers un nouveau « contrat social et environnemental » ». Après le lien entre technique et philosophie, c’est celui entre technique et politique qui est mis ici en lumière.
Le robot est-il « la promesse d’un avenir enchanté et merveilleux » comme on voudrait nous le faire croire à grands renforts de colloques et de salons, questionne François Jarrige[3]. Dans « Promesses robotiques et liquidation du politique », il dénonce ce « mirage chargé de combler le vide politique contemporain et de répondre aux crises sociales et écologiques à répétition. » Alors le robot, « dernière manifestation du génie humain » ne serait-il pas un élément d’une nouvelle mythologie entretenue par « la culture des ingénieurs et leur enthousiasme systématique en faveur des machines », freinée uniquement par notre crainte : celle du « spectre du chômage de masse et de l’obsolescence de l’homme. » Mais on peut s’interroger sur la vigueur ou le poids de cette crainte face à la doxa d’un néo-libéralisme triomphant, et François Jarrige de conclure : « Le rêve robotique contemporain est l’une des manifestations les plus éclatantes et les plus terrifiantes de nos impasses socio-écologiques », (…), de notre incapacité profonde à expérimenter d’autres chemins que la course vers l’abîme technologique.»

« La technique est à la fois ce qui nous rend bête, et ce qui permet de lutter contre la bêtise.»


Hommage à Patrice de Turenne, architecte


Depuis que j'ai souscrit un abonnement au Monde via internet, j'ai perdu la félicité quotidienne, et un peu désuète sans doute, du contact physique et visuel avec ces feuillets dont la lecture m'apportait toujours ce petit quelque chose trop souvent oublié de ma mémoire immédiate mais dont je vérifiais, des mois ou des années plus tard, qu'il en subsistait le souvenir, même tenu - mais le souvenir quand même - comme un parfum perdu qu'une rencontre fortuite fait revivre un instant.
Il me plait, durant ce que l'on désigne par "vacances" - terme qui exprime parfaitement la vacuité dans laquelle certains s'oublient avec délectation - de retrouver ce réflexe simple de l'achat de ma version préférée du célèbre quotidien.
Il n'est pas rare alors que mon regard arpente à rebours les colonnes du journal, privilégiant aux reportages ancrés dans la dramaturgie internationale ou politique des premières pages, les "papiers" davantage versés dans le rêve ou la poétique que l'on trouve d'ordinaire au terme de la lecture.
Et c'est ainsi que je parcours avec curiosité le "Carnet", concentré de la vie, témoignage du temps qui passe inexorablement.
Ce matin, une annonce m'informait que l'architecte Patrice de Turenne venait de nous quitter ainsi que les modalités de son enterrement : dans l'intimité familiale.

mercredi 17 mai 2017

Ingénieur, architecte : je t'aime, moi non plus ?

        archiSTORM. 
            Chronique du N° d'avril-mai 2017

« Nous sommes désormais deux et, de surcroît, chacun doit être plusieurs ! »

« Que l’ingénieur laisse donc libre court à son imaginaire que je respecte, mais qu’il me séduise et m’évite les recettes incontournables. Tout cela parce qu’il y a longtemps, l’ingénieur et l’architecte n’étaient qu’un ; nous sommes désormais deux et, de surcroit, chacun doit être plusieurs ! »

Ce petit mot de l’architecte Patrice Novarina fut écrit dans le cadre d’une conférence
sur le thème « Imaginaire de l’ingénieur et innovation », avec Antoine Picon comme intervenant principal. Il illustre assez bien l’une des questions qui se pose dans le cadre des relations entre architectes et ingénieurs. Tout le monde sait que la distinction n’existait pas au temps d’un Fillipo Brunelleschi ; d’ailleurs, la biographie du concepteur-constructeur de la coupole du Duomo de Florence le classe tantôt en « ingénieur » et tantôt en « architecte, selon l’ouvrage consulté. 
La distinction n’apparaît franchement qu’à la fin du 18ème siècle avec la création des corps des écoles d’ingénieurs (Ponts et Chaussées, Mines, Polytechnique, en France, et Society of Civil Engineers en Angleterre). Le domaine des architectes est alors plutôt celui du bâtiment avec une connotation artistique et symbolique, les ingénieurs œuvrant davantage dans les infrastructures et le génie civil (mais aussi les bâtiments connexes).

Il faudra revenir un jour sur les raisons de ce qui apparaît comme une «exception française » 

L’évolution des techniques, tant du point de vue de leur champ de connaissances (toujours plus large) que de leur degré de complexité calculatoire et réglementaire (toujours plus élevé), a conduit au renforcement des spécialités en même temps qu’à l’éloignement des disciplines. Ce processus dichotomique s’est doublé en France d’un certain antagonisme exacerbé par des jalousies de castes, nourries elles-mêmes par une hiérarchisation absurde des enseignements avec une « voie royale » (les sciences) et le reste. Il faudra revenir un jour sur les raisons de ce qui apparaît comme une «exception française » ; moins sympathique que le prix unique du livre, la sécurité sociale ou les subventions dans les domaines culturels …

Faut-il être peintre soi-même pour ressentir toute l’émotion du reflet d’une perle dans un tableau de Vermeer ?


jeudi 27 avril 2017

Préface pour le livre à paraître sur le TGI de Strasbourg



Donner à l’esprit l’occasion d’exister

 Tout projet d’architecture recèle une histoire. Il existe, dans celui de la rénovation du TGI de Strasbourg, un chapitre qui n’est pas visible dans l’intelligence de la composition des espaces et leur spatialité, ni dans l’attention au genius loci, pas davantage dans le jeu subtil des matérialités ; dans tout ce qui participe habituellement de la qualité d’un projet architectural et qui, précisément, pour cet ensemble construit à la fin du 19ième siècle par l’architecte Skjöld Neckelmann, est révélé par la qualité de l’intervention de l’agence barcelonaise Garces-Daria-Bonet.

Mais parlons d’abord d’architecture. Les architectes ont pris ici la mesure de l’ombre pour amplifier la lumière, de l’exiguïté pour libérer l’espace, de l’épaisseur pour apporter la légèreté, de la matière originelle pour introduire la modernité.Ils l’ont fait grâce à un travail minutieux sur la mémoire afin d’écrire, comme le rappelait Paul Ricœur, l’indispensable récit sans lequel l’architecture se confondrait avec la construction. Un de ces récits justes qui révèle au visiteur, de manière indicible, tout le sens du questionnement d’Eupalinos : « N’as-tu pas observé, en te promenant dans cette ville, que d’entre les édifices dont elle est peuplée, les uns sont muets ; les autres parlent ; et d’autres enfin, qui sont les plus rares, chantent ? »


Le « chapitre » qu’il m’est donné d’évoquer ici en quelques lignes n’est pas gravé dans la pierre du grand escalier aux sphinx de la salle des pas perdus. S’il a contribué au succès de cette opération, c’est presque anecdotique ; et pourtant ! C’est l’histoire d’une rencontre fortuite entre des personnes, autour d’un projet et au-delà. Passions partagées, attentions échangées, dans la douceur de Barcelone, l’enchantement de Venise, la lumière de Paris. Une rencontre qui aurait pu se limiter à une simple fréquentation, occasionnelle et obligée,comme il en existe de multiples dans notre métier, mais qui s’est accomplie en une amitié chaleureuse, profonde, et pour reprendre un terme de Jordi, « magnifique ». Jordi qui, avec son associée et complice Daria, par leur architecture et leur humanisme, permettent de « donner à l’esprit l’occasion d’exister. »

mercredi 12 avril 2017

Chypre


Résultat de recherche d'images pour "lune sur la mer"

Un poème de mon très proche ami Cadel Ubbale

Une nuit, dans le ciel des faubourgs de Larnaca,
Un quartier de lune parfait
Avait peint sur la peau noire de la mer
Quelques frissons d'argent
Comme une excuse.

Cadel Ubbale

Génèse


C'est assez drôle de se retourner vers son passé, même s'il n'a que quelques années ; ici un peu plus de 8 ans.
Donc, je m'étais interrogé à l'origine de ce blog sur ce que j'allais en faire et s'il allait vivre, et comment ? Il fallait bien commencer et je n'avais pas vraiment d'inspiration ! Depuis, j'ai compris que ce qui m'intéressait principalement était de commettre des recensions, d'écrire sur le thème de l'architecture et de m'essayer à des traductions de chansons de Cohen. J'y colle quelques photos et je fais la collection de "phrases du jour". Je consulte périodiquement - mais sans acharnement - les "statistiques" pour constater qu'en vitesse de croisière une bonne centaine de regardeurs s'égarent ici. Avec une bonne surprise récente : ce sont les irlandais qui constituent mon meilleur "fan-club".
Ce soir, je fais du réchauffé : je sers le texte "Génèse", pierre fondatrice d'Everybody Knows.

16 Novembre 2008
A l'instant de créer ce blog, je me suis demandé : "mais que vais-je bien pouvoir inscrire comme premier message ?" Alors, assez naturellement, l m'est venu l'idée de saisir une Bible et de recopier un des passages de la Génèse qui m'apparaîtrait comme particulièrement adapté à cet instant. Et ce fut donc celui où Eve, en mangeant un fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, créé en quelque sorte la "vraie" humanité. C'est un hommage à la Femme. C'est aussi une distance par rapport au Dieu de la Bible. Je me suis arrêté avant que Dieu chasse Adam et Eve du Paradis terrestre afin de rester (et de commencer) sur une utopie.
"Or le serpent était le plus fin de tous les animaux des champs que l'Eternel Dieu avait faits ; et il dit à la femme : Quoi ! Dieu aurait-il dit : Vous ne mangerez point de tout arbre du jardin ?Et la femme répondit au serpent : Nous mangeons du fruit des arbres du jardin.Mais quant au fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n'en mangerez point, et vous ne le toucherez point, de peur que vous ne mouriez.Alors le serpent dit à la femme : Vous ne mourrez nullement ;Mais Dieu sait qu'au jour que vous en mangerez, vos yeux seront ouverts, et vous serez comme les dieux, connaissant le bien et le mal.La femme donc voyant que le fruit de l'arbre était bon à manger, et qu'il était agréable à la vue, et que cet arbre était désirable pour donner de la science, en prit du fruit et en mangea, et en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et il en mangea."

Le rhinocéros de Dürer / The Dürer's rhinoceros


Jean-Bernard Véron a écrit ce petit livre à la manière d'un conte qui conduit le lecteur des rives d'un pays de cocagne, imaginaire, le sultanat de Cambaïa, jusqu'au bric-à-brac des caves du Vatican. Nous sommes au tout début du 16ème siècle et le navigateur Alfonso de Albuquerque, a été mandaté par le roi du Portugal, Emmanuel 1er, afin de pousser encore plus loin les limites de l'empire colonial portugais. Il découvre le sultanat de Cambaïa mais, alors qu'il imagine ramener pour son roi des trésors qui lui permettrait de gagner une félicité définitive, il se fait rouler dans la farine par le sultan qui lui offre une créature dont le navigateur et tout son équipage découvrent la monstruosité physique : un rhinocéros. La bête est hissée non sans mal sur le pont du Nossa Senhora de Ajuda, mais ce n'est que par la complicité de son cornac, un tout jeune homme, Oçem, qui prétend être le frère de la bête, que l'animal est dompté. S'invite à bord, impromptue, une magnifique jeune fille, Mumtaz, amoureuse d'Oçem. Le lecteur est également embarqué dans ce voyage de retour le long des côtes africaines, au sein d'un équipage pour le moins rustre et pour lequel les rares escales sont le prétexte d'excès guère reluisants ; ce qui permet à l'auteur de nous faire nous interroger sur la notion de "sauvage" (et sans doute de civilisation).

vendredi 24 mars 2017

L'écriture ou la vie de Jorge Semprun

Je crois que c'est important de lire "L'écriture ou la vie". C'est important de lire ce récit qui n'est pas simplement celui d'un jeune homme de 20 ans, déporté à Buchenwald, à quelques kilomètres de Weimar, la patrie de Goethe et de Shiller, mais le regard que porte un homme sur une vie qui ne cesse d'être une interrogation sur la mort, la mémoire du mal absolu. Semprun a choisi d'être écrivain, mais il mettra 50 ans avant d'écrire sur les latrines infectes, "lieu de libertés multiples dans le plus lointain cercle de l'enfer", sur les derniers instants de Halbwachs, cet éminent philosophe et sociologue, décomposé par une dysenterie avilissante, sur l'absence des oiseaux chassés par l'odeur du four crématoire : "fade, écœurante... l'odeur de chair brûlée sur la colline de l'Ettersberg..." ; cette même colline arpentée par Goethe. 
Aujourd'hui, dans un monde ouvert à tous les possibles où la pensée est souvent bafouée, accusée sans mesure de complicité avec les nantis, où la barbarie recouvre une légitimité, il est bon (vital) de s'interroger sur le sens de notre passage sur cette terre ; et des livres comme "L'écriture ou la vie" constituent les béquilles qu'il nous faut pour tenter d'y voir clair et ne pas oublier car "Un jour prochain, pourtant, personne n'aura plus le souvenir réel de cette odeur ; ce ne sera plus qu'une phrase, une référence littéraire, une idée d'odeur. Inodore, donc."

jeudi 23 mars 2017

Jules Lavirotte (1864-1929)

 La Fondation Taylor, sis, 1, rue La Bruyère, Paris 9ème, est à l'initiative d'une exposition sur l'oeuvre de Jules Lavirotte, architecte du Modern Style (autrement appelé "Art Nouveau) et contemporain d'Hector Guimard qui l'éclipsa quelque peu sur le plan de la notoriété.
Il n'est pas inutile de s'intéresser à cette courte période architecturale (1895-1905 environ) à une époque où l'on célèbre la représentation, où un courant que l'on pourrait dénommer "le nouveau baroque" a cessé d'être anecdotique. Car aujourd'hui, les incantations d'un Loos - "L'ornement est un crime" - ou celles d'un Mies - "Less is more" - sont plutôt battues en brèche par les laudateurs du récit pictural, du maniérisme, ou de l'écriture funambulesque.
Mais revenons à Jules Lavirotte, dont la vie ne fut pas précisément un long fleuve tranquille, même s'il connut quelques années de belle prospérité. Il a 18 ans, est en classe secondaire, quand il tombe amoureux de la femme du directeur de l'établissement qui a 7 ans de plus que lui. Sa famille - des notaires conservateurs (pléonasme ?) lyonnais - s'oppose à cet idylle scandaleuse (pour l'époque). Le jeune Jules est éloigné à Paris où il entre aux Beaux-Arts pour y suivre l'enseignement très académique de l'architecture. A 31 ans, il se désespère de sa condition, ce qu'il traduira dans une lettre : "L'architecture est une carrière idiote ! Sous tous les points de vue ; arrivé à 31 ans sans avoir gagné un sous et avec toutes les chances de ne pouvoir en gagner ensuite !!! Enfin qui vivra verra."
Saint Thomas, patron des architectes, du entendre ses jérémiades, car un an plus tard, il obtient sa première commande d'une aristocrate fortunée qui lui confie la réalisation d'un palais en Tunisie.
Un peu plus tard; c'est un de ses cousins germains qui lui demande de faire les plans d'une villa dans les environs de Lyon, puis le jeune couple ayant bien intégré l'importance des réseaux - et en particulier ceux de l'aristocratie mondaine parisienne -, les commandes d'hôtels particuliers et d'immeubles de rapport se succèdent, tous situés dans les beaux quartiers (avenue Rapp, boulevard Berthier, rue de Grenelle, etc.). C'est certainement au 29, de l'avenue Rapp que tout le talent expressionniste de Lavirotte a pu s'exprimer dans une débauche de courbes sensuelles et suggestives, rehaussées par les grès du céramiste Alexandre Bigot.

samedi 18 mars 2017

Expérimenter, Inventer, Innover, Imaginer, Réinventer : What Else ?

(Chronique Février-Mars 2017 ArchiSTORM)
Il faudrait être aveugle et sourd pour avoir échappé à cette « épidémie », ainsi que Margaux Darrieus[1] la dénomme dans une récente chronique ; cette fièvre qui s’est emparée du microcosme francilien depuis le lancement de « Réinventer Paris » en novembre 2014, et agite depuis toute consultation en « offre globale » et autres « AMI[2] ».
Mais cette injonction à l’innovation tous azimuts (« les axes d’innovation pourront être techniques, technologiques, architecturaux et constructifs, sociaux, serviciels et programmatiques », affirme Jean-Louis Missika[3]) n’aurait pas étonné le grand Oscar Niemeyer qui déclarait que « l’architecture, c’est de l’invention ».
Pas davantage du côté du regretté Peter Rice pour lequel « Toute solution implique une pensée originale, une contribution spécifique qu’il faut bien appeler une innovation. Le résultat n’a pas besoin d’être spectaculaire : il suffit que ce soit inédit ou même seulement original.[4] »

Tout un chacun pris dans l’urgence du quotidien n’a pas forcément le loisir d’avoir la hauteur de vue de ces deux figures du monde de la conception, et il est bon que nos édiles, dont il est d’usage aujourd’hui de s’interroger sur l’utilité de leurs fonctions, soient les initiateurs de ce remue-ménage – pour ne pas dire, remue-méninges. Car, comme l’affirme Philippe Aghion, Professeur au Collège de France[5], « les entreprises, comme les gens ont tendance à innover mais dans leur domaine d'expertise, dans un phénomène de dépendance au passé qui nécessite une intervention de l'Etat. »

Le projet : une communauté d’intérêts partagés
Ayant eu moi-même l’occasion de participer à un certain nombre de ces AMI(s) et la chance d’avoir pu poursuivre dans l’épreuve du concours, j’aimerais apporter le regard d’un représentant du monde de l’ingénierie et de la technique vis-à-vis de ces consultations d’un nouveau style.
Je ne dois pas cacher que je suis d’ordinaire plutôt partisan du dialogue intime entre l’architecte et l’ingénieur, tout du moins jusqu’à un certain stade de la conception ; on va dire, jusqu’à l’APD compris, au minimum. Pour savoir ce que les services techniques et méthodes d’une entreprise peuvent apporter au projet, je suis en revanche favorable à l’élargissement de ce dialogue avec les constructeurs et les industriels dès que la faisabilité économique des scénarios de conception l’exige. J’ajouterais : sous réserve que ce dialogue soit équilibré et que l’ensemble des acteurs soit mobilisé pour la réussite du projet entendu au sens de « communauté d’intérêts partagés ». Je voudrais être convaincu que l'évolution de nos métiers, sous les aiguillons du BIM et de la responsabilité sociétale liée au développement durable, conduira les générations futures à œuvrer dans cette direction.

vendredi 17 mars 2017

Kunstmuseum de Bâle


Le musée à l'architecture massive construit dans les années 30 par Rudolf Christ et Paul Bonatz s'est vu adjoindre en 2016 un tout nouveau bâtiment que l'agence bâloise Christ & Gantenbein a conçu comme "le petit frère contemporain" du bâtiment d'origine. C'est en quelque sorte une affaire de filiation puisque Rudolf Christ n'est autre que le grand-oncle d'Emmanuel Christ.
La jeune agence s'est payée au passage le luxe de battre plusieurs "starchitectes" dont Rem Koolhaas, Zaha Hadid, Peter Zumthor et Tadao Ando, tous les quatre Pritzker Price.

On peut accéder aux 3000m2 d'espace d'exposition supplémentaire qu'offre l'extension, soit directement depuis l'extérieur, soit depuis le bâtiment principal, en passant par un vaste corridor souterrain qui débouche dans une véritable nef comme sculptée dans la masse, avec son escalier majestueux en marbre gris-vert de Carrare, et des murs immenses traités dans une matérialité que je qualifierais de "primitive" pour exprimer toute la puissance qui s'en dégage. Les architectes en parle comme d'une "figure spatiale expressive et libre". Libre ? Ce n'est pas leur faire injure que d'affirmer qu'il s'agit sans doute d'une liberté contrôlée, mesurée, dessinée, conférant à cette oeuvre dans l'oeuvre une présence et une force rare.
Concernant l'extérieur, il est difficile de faire plus sobre - ce qui ne veut pas dire indigent. Et si la brique teintée grise constitue le revêtement uniforme des façades, ce "matériau du pauvre" prouve une nouvelle fois sa capacité à faire sens dans le contexte précis de cette confrontation urbaine à près d'un siècle de distance.
L'ensemble muséal recèle des petits trésors et, en particulier, deux remarquables Picasso - "L'Arlequin assis" et "Les deux frères", mais aussi des Van Gogh, Cézanne, Munch et autres Chagall, et de nombreux Hodler, "peintre de l'impossible*" découvert lors de l'exposition de 2007-2008 au Grand-Palais.
* Exposition "Hodler, Monet, Munch - Peindre l'impossible" Musée Marmottan (jusqu'en janvier 2017)

jeudi 9 mars 2017

Paris-Haussmann : what else ?

Remarquable conférence au Pavillon de l'Arsenal ce mercredi 8 mars des deux protagonistes de l'exposition présentée actuellement dans ces mêmes lieux sur l'immeuble haussmannien comme source d'inspiration pour les problématiques de la conception urbaine et architecturale d'aujourd'hui.
Umberto Napolitano, l'architecte, Franck Boutté, l'ingénieur, ont prouvé en deux heures intenses, qu'il existait une vraie complémentarité entre l'approche analytique et scientifique, et la démarche de création et de fabrication de la ville ; qu'il y avait même une impérieuse nécessité (quasi ontologique ?) à réaliser cette exégèse pour, in fine, en extraire l'essentiel ; ce qui est le contraire de l'approximatif qui caractérise trop de discours et les rabaissent au statut de bavardages. Et qu'est-ce que l'essentiel ? Cette leçon que le modèle haussmannien, à l'heure de la recherche de densité sans la compacité, de la réversibilité d'usage, de la mutualisation et de l'aménité, des économies d'énergie, pouvait constituer , après avoir été fortement décrié et longtemps humilié par le "façadisme", un référentiel pertinent.
Umberto Napolitano
Franck Boutté
Il ne reste plus alors à la modernité que de le revisiter ... avec intelligence.

mercredi 1 mars 2017

RCR, Prix PRITZKER 2017

On s'y attendait depuis pas mal de temps, et voilà, enfin !, RCR au firmament de l'architecture !
Je renvoie mes lecteurs à un article paru dans ce blog en octobre 2014, en suivant ce lien :

 http://pergame-shelter.blogspot.fr/2014/10/musee-soulages-rodez-la-cuisine.html


dimanche 26 février 2017

"Je hais l'indifférence" d'Antonio Gramsci


Extrait du livre "Je hais l'indifférence" d'Antonio Gramsci (1891-1937), philosophe et homme politique italien qui n'a pas survécu à l'emprisonnement de Mussolini. Écrit il y a tout juste 100 ans, ca n'a pas pris trop de rides ! A méditer peut-être en ces temps d'indifférence à la démocratie et d'a-responsabilité. Bon, c'est un peu long peut-être, mais ...


"Je hais les indifférents. Je crois comme Friedrich Hebbel que « vivre signifie être partisans ». Il ne peut exister seulement des hommes, des étrangers à la cité. Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti. L’indifférence c’est l’aboulie, le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie. C’est pourquoi je hais les indifférents.
L’indifférence est le poids mort de l’histoire. C’est le boulet de plomb pour le novateur, c’est la matière inerte où se noient souvent les enthousia
smes les plus resplendissants, c’est l’étang qui entoure la vieille ville et la défend mieux que les murs les plus solides, mieux que les poitrines de ses guerriers, parce qu’elle engloutit dans ses remous limoneux les assaillants, les décime et les décourage et quelquefois les fait renoncer à l’entreprise héroïque.
(...)
La fatalité qui semble dominer l’histoire n’est pas autre chose justement que l’apparence illusoire de cette indifférence, de cet absentéisme. Des faits mûrissent dans l’ombre, quelques mains, qu’aucun contrôle ne surveille, tissent la toile de la vie collective, et la masse ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas. Les destins d’une époque sont manipulés selon des visions étriquées, des buts immédiats, des ambitions et des passions personnelles de petits groupes actifs, et la masse des hommes ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas. Mais les faits qui ont mûri débouchent sur quelque chose; mais la toile tissée dans l’ombre arrive à son accomplissement: et alors il semble que ce soit la fatalité qui emporte tous et tout sur son passage, il semble que l’histoire ne soit rien d’autre qu’un énorme phénomène naturel, une éruption, un tremblement de terre dont nous tous serions les victimes, celui qui l’a voulu et celui qui ne l’a pas voulu, celui qui savait et celui qui ne le savait pas, qui avait agi et celui qui était indifférent. Et ce dernier se met en colère, il voudrait se soustraire aux conséquences, il voudrait qu’il apparaisse clairement qu’il n’a pas voulu lui, qu’il n’est pas responsable. Certains pleurnichent pitoyablement, d’autres jurent avec obscénité, mais personne ou presque ne se demande: et si j’avais fait moi aussi mon devoir, si j’avais essayé de faire valoir ma volonté, mon conseil, serait-il arrivé ce qui est arrivé? Mais personne ou presque ne se sent coupable de son indifférence, de son scepticisme, de ne pas avoir donné ses bras et son activité à ces groupes de citoyens qui, précisément pour éviter un tel mal, combattaient, et se proposaient de procurer un tel bien. (...)